Comprendre les données communautaires dans la collectivité


Leah Levac, professeure associée, science politique et co-responsable, Displacement, Emergence and Change Cluster, Live Work Well Centre, Université de Guelph

Laura Pin, chercheuse postdoctorale et coordonnatrice de recherche, Département de science politique, Université de Guelph

Julie Rochefort, doctorante, Social Practice and Transformational Change, Université de Guelph

 

Convergence critique des savoirs universitaires et communautaires et importance de l’analyse collaborative

Depuis 2012, Leah travaille avec des organisations communautaires, des chercheuses universitaires et des gouvernements et organisations autochtones sur un projet communautaire visant à mieux comprendre les conditions du bien-être des femmes nordiques et inuites[1] dans la ville de Happy Valley-Goose Bay au Labrador. En 2019, Laura s’est jointe à l’équipe pour animer une série d’ateliers destinés à analyser les données élaborées par la communauté en collaboration avec des membres de celle-ci[2].

La convergence des savoirs universitaires et communautaires (CES en anglais) est une orientation théorique, méthodologique et pédagogique de l’enseignement et de la recherche fondée sur un «partenariat et un échange bidirectionnel d’informations, d’idées et d’expertise, ainsi qu’une prise de décision partagée» (Jordan 2007, 3). La convergence critique des savoirs universitaires et communautaires (CCES en anglais) s’appuie sur ces engagements en mettant les relations de pouvoir au premier plan dans le processus de recherche. Elle examine comment les formes intersectionnelles d’oppression et de privilèges conduisent au renforcement de certaines voix et à l’effacement d’autres; et comment il convient d’en tenir compte dans toutes les dimensions de la recherche, depuis l’élaboration des questions jusqu’à la diffusion des résultats. Les principes qui sous-tendent la convergence critique des savoirs universitaires et communautaires par Gordon da Cruz (2017)[3] comprennent:

  • Un accent explicite sur la justice sociale, tant dans le processus que dans les résultats de recherche
  • Une relation réciproque entre chercheuses et partenaires communautaires qui inclut un espace pour réfléchir, prendre des pauses et réexaminer certains choix
  • Un engagement à publiciser la recherche: la création de résultats de recherche directement utilisables par les membres de la communauté et les organisations contribuant aux objectifs de la communauté.

Souvent, les processus de recherche communautaire s’appuient sur des universitaires pour analyser et interpréter les données. À notre avis, essayer de comprendre les données communautaires en collaboration avec les membres de la communauté est une étape indispensable au respect des principes de CCES décrits ci-dessus, car cette approche place les connaissances de la communauté au cœur du processus de création de sens à partir des données.

 

Contexte du projet

Notre interaction avec Happy Valley-Goose Bay est issue d’un partenariat antérieur appelé FemNorthNet (FNN), un projet pluriannuel de recherche-action participative qui s’est penché sur les impacts de la restructuration économique dans le Nord canadien d’aujourd’hui sous l’angle des thèmes suivants: infrastructures communautaires et développement économique; engagement et gouvernances communautaires; inclusions et exclusions communautaires, migration, immigration et mobilité.

Depuis le début de notre nouvelle collaboration en 2012, nous avons cherché à mieux comprendre comment les femmes autochtones et des régions nordiques définissent le bien-être. Nous voulions aussi trouver des moyens de récolter des informations sur leur bien-être et sur son évolution, notamment dans le contexte de l’urbanisation du Nord provoquée par les grands projets de développement et d’extraction des ressources.

Dans le cas de Happy Valley-Goose Bay, c’est le développement du barrage hydroélectrique de Muskrat Falls sur le cours inférieur du fleuve Churchill qui est à l’origine de la collecte de données. La Commission d’examen conjoint qui a mené l’évaluation environnementale du projet a indiqué «la possibilité d’effets négatifs… sur les femmes et les enfants de Happy Valley-Goose Bay…» (Rapport de la Commission d’examen conjoint, 2011, p. xxviii). La Commission a déterminé qu’une évaluation des besoins en matière d’effets sociaux, comprenant un volet de recherche participative, était cruciale pour assurer le suivi et la formulation de recommandations visant à atténuer les conséquences sexospécifiques négatives du développement (Ibid.). Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador n’a pas suivi cette recommandation.

 

Étapes de la collaboration

Notre travail commun répondait à cette lacune, qui persiste encore aujourd’hui. Notre collaboration peut être divisée en six phases non linéaires (voir Figure 1).

Phase 1 (2012-13): Planification. La conception d’une collaboration de type CCES est une étape cruciale du processus. Il était primordial d’examiner la documentation sur des sujets connexes (le bien-être des femmes du Nord et leur engagement politique, par exemple), tout en nous assurant que notre travail serait utile aux femmes de la communauté. Voici certaines des mesures prises pour nous assurer que la collaboration soit fructueuse:

  • création d’un comité directeur composé de femmes de la région pour contribuer à l’orientation et aux questions favorisant la collaboration (ce groupe a changé de composition, mais il est en place depuis le début et existe toujours; l’un de ses principaux mandats est la prise de décisions importantes concernant le projet);
  • élaboration d’un protocole éthique qui considère les collaboratrices de la communauté comme des partenaires de recherche plutôt que comme des participantes; et
  • conception collective de la Phase 2.

Phase 2 (2013-15): Comprendre le développement d’outils collaboratifs et de bien-être. La pièce maîtresse de cette phase a consisté en deux ateliers réunissant 26 femmes de la communauté pour élaborer des définitions et des images du bien-être, ainsi que des facteurs qui l’influencent. Nous avons affiné ces idées grâce à des années de discussions et d’essais avec diverses femmes de la communauté, comme lors de l’assemblée générale annuelle de Labrador Wellness en 2013. Ce processus nous a permis de créer un cadre (voir Figure 2) pour représenter les dimensions du bien-être des femmes. Ce cadre comprend une définition élaborée lors des ateliers communautaires et d’autres événements, une description de diverses femmes de la région HV-GB, des récits sur le bien-être des femmes dans la communauté, et un sondage qui pose des questions dans cinq domaines: (1) spirituel; (2) émotionnel; (3) mental et intellectuel; (4) physique; et (5) culturel.

Le bien-être des femmes du Nord dépend de la possibilité de développer et de jouir d’une relation saine et durable avec l’environnement. Il importe également de pouvoir s’estimer soi-même, y compris d’où l’on vient et où l’on va. Le bien-être exige un sentiment de sécurité, ainsi que l’accès à une nourriture, un logement, des ressources, des moyens financiers et des services d’aide appropriés. Un réseau de soutien social et une protection contre les relations violentes sont des facteurs essentiels qui affectent le bien-être de toutes les femmes. La sécurité alimentaire, le fait d’avoir ou de pouvoir acquérir des mécanismes d’adaptation, la capacité à faire les meilleurs choix pour vous et votre famille, l’accès à l’information et aux ressources, et l’acceptation de diverses identités sociales sont autant de facteurs d’une importance capitale au bien-être des femmes. Il est également crucial d’avoir un espace de rencontre pour partager et apprendre avec d’autres femmes. Le bien-être général est constitué du: (1) bien-être spirituel; (2) bien-être émotionnel; (3) bien-être mental et intellectuel; (4) bien-être physique; et (5) bien-être culturel (participantes à l’atelier sur l’Indice de vitalité communautaire, printemps 2013).

Phase 3 (2016-17): Projet pilote de collecte de données. Une fois le sondage élaboré, des participantes au projet collaboratif ont été rémunérées pour le piloter et travailler à sa révision afin de le rendre plus convivial. La longueur du sondage a constitué – et constitue toujours – un défi de taille. Certaines le trouvaient trop long, ce qui pouvait décourager la participation. D’autres pensaient qu’un sondage plus court ne rendrait pas justice à la complexité du bien-être des femmes nordiques et inuites. Ensemble, nous avons ensuite élaboré un plan de diffusion du sondage par voie électronique et sur papier afin de le rendre accessible au plus grand nombre.

Phase 4 (2018): Collecte de données. Nous avons embauché des assistantes de recherche pour soutenir la mise en œuvre du sondage en ligne et en personne. Elles l'ont présenté à plusieurs organisations communautaires (par exemple, les maisons d’hébergement, le centre d’amitié) afin d’encourager une large participation, en particulier des femmes qui sont souvent invisibles dans les données communautaires. En fin de compte, 127 personnes s’étant identifiées comme femmes et personnes bispirituelles ou non binaires ont répondu au sondage.

Phase 5 (2019-20): Analyse collaborative des données. Après la clôture du sondage, nous avons rédigé une ébauche de rapport sur certains résultats, mais l’histoire que racontait cette ébauche ne semblait pas tout à fait juste. Les femmes craignaient qu’un simple sommaire ou une vue d’ensemble des résultats omettent ou masquent d’importantes complexités, ce qui aurait pour effet involontaire d’occulter les expériences uniques de membres de la communauté souvent invisibles.

Nous avons opté pour une approche plus approfondie d’analyse des données de concert avec la communauté. Dans le cadre de deux cercles de partage avec les Labrador Land Protectors, nous avons discuté de certaines des données du sondage, notamment pour savoir si les répondantes estimaient que la communauté se développait de manière durable, et ce qu’elles pensaient de son évolution depuis le début du projet de Muskrat Falls. Nous avons également créé un partenariat avec le Centre d’amitié du Labrador (LFC) pour approfondir la réflexion avec des membres de la communauté. Nos partenaires du LFC ont suggéré de combiner l’analyse des données avec un volet artisanal. À l’automne 2019, parallèlement à un atelier de fabrication de sacs en peau de phoque, nous avons mené une série de discussions avec les femmes du LFC. Un comité bénévole composé de participantes au cercle des femmes a soutenu la logistique de l’atelier et reçu une rémunération en reconnaissance de leur temps et de leurs connaissances. Nous avons produit des aperçus des résultats (voir Figure 3) liés à trois thèmes identifiés par la coordonnatrice du cercle des femmes et d’autres membres de la communauté: 1. Services de soins et de soutien; 2. Bien-être spirituel, culturel et physique; et 3. Jeunes femmes, femmes âgées et conclusion. Nous avons abordé chaque thème (et les données qui s’y rapportent) lors de soirées différentes. Nous avons couvert les frais de garde d’enfants des participantes et posé des questions sur les aperçus telles que: «Certains résultats vous ont-ils surpris?» et, «Que voudriez-vous que les décisionnaires de votre communauté sachent au sujet de ces résultats?» L’équipe locale a animé les discussions et pris des notes qui servent maintenant à élargir et clarifier notre compréhension des données du sondage en les resituant dans leur contexte.

Phase 6 (2020-21): Rapport sur les résultats. Nous sommes en train de partager plus largement les résultats, y compris leur interprétation, avec la communauté. Nous animerons une autre série d’ateliers avec le centre d’amitié du Labrador à l’automne 2020, ou dès que les ateliers en personne seront à nouveau permis. Nous offrirons également à l’automne 2020 une série de webinaires aux professionnels de la santé faisant partie de l’autorité sanitaire régionale de Labrador-Grenfell. L’une des stratégies développées par Laura pour communiquer les données durant le webinaire consiste à créer des histoires composites. Il s’agit d’une approche narrative qui combine les réponses de plusieurs participantes en une seule histoire pour mettre en évidence des thèmes communs (Willis, 2018)[4]. Les histoires composites ont l’avantage de permettre des représentations complexes des données, tout en préservant l’anonymat (Ibid). Conformément aux principes de la CCES, ces histoires peuvent rendre audibles des voix et des perspectives invisibles dans les sommaires, et contribuer à la création de résultats de recherche véritablement utiles pour les membres de la communauté. Au printemps 2021, un forum communautaire pour partager plus largement les résultats présentera des histoires composites, des mini-rapports, des infographies et d’autres approches de partage de données.

 

Apprendre au fur et à mesure

Même si nous sommes en cours de réflexion quant au processus d’analyse des données communautaires, nous pouvons souligner certains domaines clés à prendre en considération pour respecter les principes de la CCES, en particulier par la pratique de l’analyse collaborative.

  • Calendrier: La Convergence critique des savoirs universitaires et communautaires (CCES) fonctionne déjà selon des échéanciers plus longs que d’autres formes de recherche universitaire, afin de faciliter une collaboration significative et une réorientation continue des projets en fonction de l’évolution des besoins. L’analyse collaborative nécessite un délai supplémentaire entre la collecte des données et la présentation des résultats finaux. D’une part, cela offre une occasion de réfléchir aux données qui, selon nous, favorise des résultats de recherche plus significatifs et précis. D’autre part, les délais prolongés entre la collecte et les résultats peuvent être frustrants pour les universitaires et les partenaires qui voudraient les utiliser immédiatement dans la recherche et la promotion des intérêts, et qui peuvent craindre que cela fasse oublier le dur travail de l’équipe.
  • Établissement de relations: Nous avons été surprises de constater que de nombreuses participantes à l’analyse collaborative des données ne connaissaient pas l’existence du sondage. L’analyse a également servi à la mobilisation créative de savoirs et à tisser de nouveaux liens avec les membres de la communauté.
  • Flexibilité dans l’approche: Le fait de pouvoir laisser la forme, le contenu et les détails des ateliers entre les mains de la communauté a entrainé une forte participation. Les ateliers ont aussi contribué à l’objectif du partenaire – le Centre d’amitié du Labrador – d’offrir aux femmes du Labrador des possibilités d’engagement significatives et culturellement appropriées. Cette flexibilité fait en sorte que d’autres processus d’analyse des données communautaires peuvent prendre des formes très différentes.
  • Complexité: La «communauté» n’est jamais une entité monolithique, et diverses femmes, personnes bispirituelles et non-binaires ont exprimé des opinions différentes au fil du temps, souvent formées par des expériences vécues divergentes et contradictoires. En même temps, des thèmes et des domaines de préoccupation communs ont souvent émergé. Un défi pour l’avenir consistera à fournir des résultats de recherche qui soient fidèles aux données, sans pour autant aplanir la complexité des résultats.

Nous avons hâte de partager les résultats de notre analyse collaborative à l’automne 2020 et pendant l’hiver et le printemps 2021. Ces résultats seront nécessairement désordonnés, mais fidèles aux engagements de la CCES, ils refléteront – au mieux de nos capacités – l’importance de créer des résultats de recherche utilisables, élaborés dans le cadre d’un processus respectueux et réciproque, et impliquant des chercheuses communautaires et universitaires à chaque étape du projet.

 

Ce blog a été initialement publié en anglais, le 24 novembre 2020, vous pouvez le trouver ici.

 


[1] Tout au long de cette collaboration, nous avons invité toute personne s’identifiant comme femme à participer.

Notre objectif a été d’être transinclusives et d’accueillir les personnes qui s’identifient comme bispirituelles et/ou non-binaires.

[2] Nous tenons à remercier nos collaboratrices du Labrador pour leurs commentaires sur les versions antérieures des éléments textuels et visuels de ce texte, en particulier Petrina Beals, Tracey Doherty et Patti Maloney.  Nous aimerions également remercier la cochercheuse du projet, Sylvia Moore, pour ses commentaires sur les versions antérieures.

[3] Gordon da Cruz, C. (2017). Critical community-engaged scholarship: Communities and universities striving for racial justice. Peabody Journal of Education. 92: 363-384

[4] Willis, R. (2018). The use of composite narratives to present interview findings. Qualitative Research. 19(4): 471-480.